

« Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est l’hiver », continue toujours de chanter Gilles Vigneault chaque fois qu’on le paye pour le faire. Et le Canada, c’est connu dans le monde entier, n’est-il pas le paradis de l’activité hivernale en plein air et des sports d’hiver comme le ski alpin, le ski de fond, la motoneige,
le patinage, la planche à neige ou même la pêche sur
glace ? Ainsi, d’où qu’il soit sur la planète, quiconque ayant un tant soit peu le goût de l’aventure et connaissant les grands bienfaits pour l’être humain de ce froid si sain de chez nous ne voudrait-il pas y accourir pour au moins quelques jours ou quelques semaines, entre la première grosse bordée de neige de décembre et le temps des sucres ? En effet, ce ne sont pas les possibilités qui manquent. Skier sur la poudreuse vierge des grands massifs des Rocheuses, lancer à fond de train une motoneige sur les dizaines de milliers de kilomètres de sentiers entretenus, faire du ski de fond sous un ciel d’un bleu unique et un soleil resplendissant, chausser les patins sur la plus longue patinoire du monde, le canal Rideau à Ottawa, sortir un gros doré des eaux glacées du lac Nipissing ou faire une randonnée en traîneau à chiens dans les Muskokas, n’est-ce pas ça l’aventure, la vraie ? Mais si vos conversations au sujet des grandes étendues enneigées du Canada et la magnificence des aurores boréales font scintiller l’œil de vos interlocuteurs européens ou asiatiques lors de vos vacances à l’étranger, ça ne veut pas dire que l’on se bouscule au portillon pour venir s’adonner chez nous à ce qu’on appelle le tourisme d’hiver. Il ne fait aucun doute, bien sûr, que les événements comme le Carnaval de Québec, le Bal de neige à Ottawa ou le Festival hivernal des lumières de Niagara Falls attirent leur part de visiteurs étrangers. Environ 10 % des 500 000 visiteurs au Carnaval de Québec proviennent de l’extérieur du pays et l’événement fait partie de la liste des « 1 000 endroits à voir avant de mourir » du prestigieux magazine touristique américain Fodor’s. C’est à peu près la même proportion au Bal de neige, qui reçoit chaque année 600 000 visiteurs. À Niagara Falls, où l’activité s’étale de décembre à février, environ 27 % des quelque 1,3 million de visiteurs sont de l’étranger, dont 23 % des États-Unis. Mais de ces derniers, plusieurs ne passent pas la nuit, même si, disent les responsables, 97 % d’entre eux dépensent plus de 500 $ lors de leur séjour. Et bonne nouvelle pour notre industrie du ski alpin, le magazine électronique touristique britannique d’influence mondiale TravelMole rapportait à la fin du mois de novembre que les réservations européennes fermes pour les destinations canadiennes, jusqu’ici cette année, ont augmenté de 99 % par rapport à l’an dernier. C’est énorme. Cela est attribuable aux conditions désastreuses (absence de neige) des stations françaises, italiennes, autrichiennes et allemandes la saison dernière. Ainsi, cet hiver, si on veut être absolument certain d’avoir de la neige, c’est vers le Canada qu’on se tourne. Mais ça, c’était avant l’appréciation considérable de la devise canadienne. Les Européens pourraient facilement déchanter, surtout que de lourdes chutes de neige s’abattaient sur l’Autriche au moment même où l’article de TravelMole était diffusé. Ah ! la réalité
La réalité est que le tourisme international d’hiver au Canada, qui devrait faire entrer au pays de la devise étrangère bien sonnante, n’existe tout simplement pas et que les braves gens issus de régions plus tempérées ne sont pas davantage entichés du froid que les millions de Canadiens qui le fuient chaque année pour des « mercures plus cléments », comme disent les météorologues à la télévision. Non, les gens d’ailleurs ne viennent pas nous visiter, ou si peu, en hiver. Selon une étude de la Commission canadienne du tourisme (CCT) datant de 1998 (peut-être n’osent-ils pas en faire plus souvent), les dépenses touristiques au Canada du troisième trimestre de l’année (juillet, août et septembre) représentent environ 43 % des dépenses touristiques annuelles, contre seulement 17 % pour les premier et deuxième trimestres (janvier à juin inclusivement). Donc, est-il étonnant que l’Hôtel de glace de Duchesnay, près de Québec, une attraction pourtant unique au monde, n’affichait complet, au début du mois de décembre, que 10 jours sur 31 au mois de janvier 2008, cinq jours sur 29 en février et un jour sur 31 en mars ? (Résistons ici à la vilaine tentation de nous demander si, même à -20 oC, l’investissement de ses promoteurs ne fondra pas comme glace
au soleil.) Une grande enquête de Statistique Canada publiée en 2004 analysant les mouvements touristiques au pays en janvier, février et mars confirmait cette situation embarrassante. Non seulement on ne vient pas nous visiter en hiver, mais nous désertons nous-mêmes massivement le pays au cours de cette saison. Cette enquête indique que le Canada a accueilli, lors du premier trimestre de 2004, 2,6 millions de visiteurs, la plupart américains, soit une baisse de 3,3 %. Les dépenses, elles, ont chuté de 6,3 %. Il s’agissait, pour les visiteurs d’outre-mer, d’une troisième baisse consécutive pour un premier trimestre et d’une baisse de 4,7 % en ce qui concerne les Américains. Il y a là quelque chose de préoccupant. Destination : la calor
À titre de comparaison, au mois d’août 2007 seulement, en pleine saison, le Canada a accueilli 4,2 millions de touristes, dont les deux tiers étaient en provenance des États-Unis. Ce n’est pas que les voyageurs n’aiment pas le Canada ; c’est probablement qu’ils n’aiment pas le froid – et même de moins en moins – ou que nous ne trouvons pas les moyens de les convaincre qu’il puisse être une expérience hivernale intéressante. Mais nous ne serons pas, encore cet hiver, très convaincants. Plus de 5 millions d’entre nous fuiront avec un zèle particulièrement déterminé les plaisirs de notre merveilleux hiver à la recherche de chaleur, de soleil, de salsa et de sable fin. Car, bamba la bamba, des destinations touristiques privilégiées par les Canadiens, étalées sur l’année, quatre sur sept sont en effet qualifiées de destinations soleil, comme disait la publicité de l’époque. Dans l’ordre : la Floride, le Mexique, Cuba et la République dominicaine. Cet hiver, les vacanciers canadiens y dépenseront environ 4,5 milliards $ en transport par avion, chambres d’hôtel, repas, essence, rondes de golf, spectacles, cigares et rhum. Non, ce n’est pas une faute d’impression :
4,5 milliards $. Les Canucks établissaient, en 1994, un record au niveau de leurs déplacements vers ces destinations. Depuis, il a été régulièrement dépassé année après année. Il faut donc être prudent dans nos comportements de vacances au soleil : nous risquons d’y croiser un collègue de travail, un client, un fournisseur ou quelqu’un que l’on voit tous les dimanches à l’église. Nous y croiserons aussi plein d’Allemands, de Britanniques et de Hollandais, de même que quelques Français, Italiens, Suisses et Espagnols qui semblent bien contents d’être là et qui ne manifestent aucun sentiment d’envie à l’endroit de leurs rares concitoyens en vacances au Canada au même moment. Une industrie locale
Ainsi, on ne peut que conclure que le tourisme d’hiver, au Canada, est une activité qui se passe surtout entre nous, bien qu’un nombre relativement modeste d’Américains – un nombre en déclin, soulignons-le – se laissent tenter par la motoneige, le ski ou les grandes activités comme le Bal de neige ou le Carnaval de Québec. C’est du moins ce que conclut la Commission canadienne du tourisme. En motoneige, le grand coureur automobile français René Metge (rallye Paris-Dakar), qui jurait avoir découvert chez nous sa vraie patrie, a organisé, au début des années 1990, le Raid Harricana, qui devait être une grande course annuelle internationale de 2 000 kilomètres hors sentiers dans le Nord québécois. Il a vite déchanté et est retourné à ses affaires en Europe avant même d’avoir pu donner ses lettres de noblesse à ladite course de motoneiges. Et il faut dire que, parfois, nous sommes maladroits en ce qui concerne le tourisme et le touriste lui-même. La très grande majorité des sites internet au sujet des stations de vacances au Canada sont unilingues anglais ou au mieux bilingues. Or, une industrie qui aspire à attirer des touristes de partout dans le monde doit pouvoir communiquer avec eux dans leur langue. Les sites touristiques de plusieurs autres pays indiquent qu’on a compris cela ailleurs. Prenons par exemple le cas pathétique du Blue Moon Retreat, à Purdy, dans le parc Algonquin, pourtant un des rares établissements touristiques à faire un petit effort. En français, voici ce que donne la traduction Google sur son site : « Bien sûr, vous allez à un chalet de profiter de la nature et le plein air, mais les agréments supplémentaires sont appréciés lorsque vous êtes en refroidissement après une longue journée […] » [sic]. Pas certain que la petite famille d’Issy-les-Moulinets ou d’ailleurs dans le monde francophone soit tellement tentée par une expérience de ski de fond à cette station. Pourtant, indique la Commission canadienne du tourisme, « pour chaque tranche de 100 $ dépensés par les touristes, le gouvernement fédéral prélève 22,90 $, tandis que le gouvernement provincial ou territorial prélève 13,60 $. Les gouvernements municipaux, quant à eux, prélèvent 1,60 $ ». Ne vaudrait-il pas la peine d’essayer un peu plus fort ?
Bien connu en Ontario français, Adrien Cantin est journaliste et
chroniqueur à la pige. Il habite Ottawa. |